L’affaire Kéziah Nuissier revient au premier plan de l’actualité judiciaire en Martinique. Alors que le jeune militant anti-chlordécone doit comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris les 9 et 10 novembre prochains, sa mère a décidé de sortir du silence à travers une longue lettre ouverte adressée aux associations, aux mouvements politiques et humanistes, aux personnalités publiques ainsi qu’aux citoyens.
Dans ce document de trois pages, intitulé « Pour mon fils, pour la vérité, pour une justice égale pour tous », Madly Etilé revient sur les événements qui ont profondément marqué sa famille depuis juillet 2020.
Au-delà du parcours judiciaire de son fils, elle souhaite attirer l’attention sur les violences qu’elle affirme avoir constatées lors de son interpellation et sur les difficultés rencontrées pour obtenir, selon elle, un examen complet des responsabilités.
Pour cette mère de famille, l’enjeu dépasse désormais le seul cas de Kéziah. Elle estime que cette affaire soulève des interrogations sur les rapports entre les forces de l’ordre, les manifestants et l’institution judiciaire.
Retour sur l’interpellation du 16 juillet 2020 à Fort-de-France
Les faits remontent au 16 juillet 2020, dans un contexte de fortes mobilisations contre la pollution au chlordécone aux Antilles.
Ce jour-là, plusieurs personnes se rassemblent à Fort-de-France pour soutenir deux militants, Denzel et Esaï, interpellés plus tôt dans la matinée à leur domicile.

Kéziah Nuissier, alors âgé de 22 ans, participe au rassemblement avec sa mère. En fin d’après-midi, la situation se tend aux abords du commissariat et de la préfecture.
Le jeune homme est interpellé par les forces de l’ordre dans des circonstances qui suscitent rapidement une importante polémique. Des vidéos montrant son arrestation circulent sur les réseaux sociaux et provoquent de nombreuses réactions.
Dans sa lettre, Madly Etilé livre un récit particulièrement éprouvant de cette journée.
Elle affirme avoir vu son fils menotté, frappé, puis retrouvé au sol, ensanglanté et dans un état qu’elle décrit comme proche de l’inconscience.
Elle indique également avoir elle-même été blessée au cours de l’intervention, évoquant notamment une fracture du bras.
Ces accusations, formulées par la mère du militant, nécessitent d’être distinguées des faits judiciairement établis.
Madly Etilé conteste par ailleurs les conditions dans lesquelles son fils aurait été pris en charge après son interpellation, estimant qu’il n’aurait pas bénéficié d’une assistance médicale suffisamment rapide.
Un procès attendu à Paris les 9 et 10 novembre
Six ans après ces événements, Kéziah Nuissier doit être jugé devant la justice parisienne pour des accusations de violences et de rébellion envers des membres des forces de l’ordre, dans le cadre de faits remontant à 2020.
Initialement prévue à une date antérieure, cette audience intervient après plusieurs années de procédures et de reports.
Le dossier a été dépaysé à Paris, où il doit être examiné par la 10e chambre correctionnelle.
De son côté, la famille de Kéziah Nuissier affirme avoir engagé plusieurs démarches judiciaires pour dénoncer les violences dont le jeune homme aurait été victime.
Deux enquêtes avaient notamment été ouvertes, l’une confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), l’autre à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN).
Dans sa lettre, Madly Etilé regrette que les plaintes et recours engagés n’aient pas, selon elle, permis d’aboutir au procès qu’elle réclame concernant les violences dénoncées contre son fils et elle-même.
Elle insiste sur un point : elle ne demande pas un traitement privilégié, mais souhaite que les faits reprochés à chacun puissent être examinés avec la même rigueur.
Une dénonciation plus large des violences et des inégalités
Dans son courrier, la mère de Kéziah Nuissier établit également un lien entre l’affaire de son fils et les mobilisations contre le chlordécone en Martinique et en Guadeloupe.
Elle rappelle que ces manifestations avaient pour objectif de dénoncer les conséquences sanitaires et environnementales de cette pollution et de réclamer l’examen des responsabilités.
Madly Etilé estime que les interventions des forces de l’ordre lors de plusieurs rassemblements ont progressivement détourné l’attention des revendications initiales.
Elle évoque notamment les affrontements survenus en janvier 2020, à l’occasion d’une mobilisation de soutien aux militants poursuivis dans l’affaire dite des « sept d’Océanis ».
Dans sa lettre, elle dénonce ce qu’elle considère comme une continuité de pratiques héritées de l’histoire coloniale et appelle à réfléchir aux rapports de domination qui, selon elle, persistent dans la société.
Elle fait également référence aux pensées d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon pour inscrire son combat dans une réflexion plus large sur la justice, les libertés et l’égalité des droits.
Un appel à la mobilisation des associations et des citoyens
À l’approche de l’audience parisienne, Madly Etilé souhaite désormais fédérer les soutiens autour de son fils.
Elle invite les associations culturelles, les organisations humanistes, les mouvements politiques, les artistes et les citoyens à rejoindre le comité de soutien à Kéziah Nuissier.
Son appel se veut pacifique et vise à obtenir un examen des violences dénoncées, tout en défendant la liberté d’expression et le droit de manifester.
La mère du militant souhaite également que cette mobilisation continue de porter les revendications liées au chlordécone et à la reconnaissance des préjudices subis par les populations antillaises.
Dans les dernières lignes de sa lettre, elle réaffirme sa volonté de voir les responsabilités examinées et les droits de chacun respectés, sans distinction.
Une affaire toujours sensible en Martinique
Plus de six ans après les faits, l’affaire Kéziah Nuissier demeure un dossier particulièrement sensible, à la croisée des questions de violences policières présumées, de mobilisation sociale et de traitement judiciaire.
Les audiences prévues les 9 et 10 novembre à Paris doivent permettre à la juridiction d’examiner les accusations visant le jeune Martiniquais, qui bénéficie de la présomption d’innocence.
Elles ne constituent toutefois pas, à elles seules, un procès des violences dénoncées par sa famille contre les forces de l’ordre.
Pour Madly Etilé, la démarche engagée à travers cette lettre ouverte vise précisément à rappeler que la recherche de la vérité doit, selon elle, concerner l’ensemble des protagonistes.
À quelques jours de cette nouvelle étape judiciaire, la mère de Kéziah Nuissier entend maintenir la mobilisation pour son fils, mais aussi pour ce qu’elle considère comme une exigence fondamentale d’égalité devant la justice.

Donnez votre avis
Soyez le premier à réagir à cet article.